04 janvier 2005

Cette homme est dangereux



(Oui, d'ailleurs sur la photo ça se devine.)

Chi parla male, pensa male. E chi pensa male, vive male. Le parole sono importante !
Nanni Moretti, Palombella Rossa

J'ai lu quelque part, dans le classement rock de fin d'année d'un journaliste (il me semble que c'était dans un de ces articles comme sait nous en pondre l'inénarrable Chronicart - et si c'était pas eux, c'est pas grave, ils sont inénarrables quand même), la proposition suivante : "on se méfie de Devendra Banhart". Censée justifier pour le moins lapidairement l'absence au palmarès d'au moins un des trois albums sortis cet année par le nouveau et prolifique ténébreux hippie folkeux.
Arrêtons-nous sur cette phrase un moment.
Pourquoi se méfierait-on de Devendra Banhart et de ses trois bluffants albums ? A cause du caractère subit de son apparition, et de l'enthousiasme unanime des commentateurs à son sujet ? Après tout, il y a quelques années, un dénommé Baby Bird avait lui aussi explosé les compteurs de la prodigalité pop en alignant cinq ou six albums en 24 mois, tout en annonçant fièrement en avoir déjà écrit 90 autres – et non seulement on attend toujours, mais qui écoute encore aujourd'hui ses vieux albums de Baby Bird ? Oui mais bon, est-ce que la probable disparition tout aussi subite de Banhart (ou même la baisse de qualité de ses productions) justifie à elle seule de balayer d'un revers de la main des merveilles comme Will is my friend ou See Saw ? Non, ce doit être autre chose, il doit y avoir une autre raison de se méfier de Devendra Banhart (ce sournois). On éliminera aussi l'idée selon laquelle cette méfiance pourrait venir de la beauté physique de l'individu et de la fascination qu'il exerce sur une gent féminine par ailleurs nettement moins attirée par les critiques rock. Soyons sérieux deux secondes (ce qui me fait penser, je ne sais pas pourquoi, à cette phrase géniale de Monsieur Manatane : "La vraie beauté est intérieure, mon cul oui ! C'est les moches qui disent ça.").
Non, il me semble que ce que le journaliste essaie de nous dire, ce contre quoi il nous met en garde (et on ne peut que lui en être reconnaissant - imaginez que ce soient vos enfants, les prochains à écouter Devendra Banhart... on rigole moins, déjà.), c'est le génie. Le génie d'un jeune folk-singer, qui met tout le monde par terre en alignant tranquillement quarante pépites, tout seul avec sa guitare. Certes on peut lui reprocher une approche plus classique que chez CocoRosie (pour rester en 2004), moins empoisonnée que chez le Vic Chesnutt du début, un style dont on peut prévoir déjà les limites (quoique la chanson suivante vienne systématiquement annuler la lassitude qui pointe), Certes on pourra trouver une certaine roublardise, parfois, à l'interprétation (un côté trop sûr de son talent - et il faut se méfier des gens qui ont du talent ; ils n'arrêtent généralement pas de vous taper des cigarettes) mais cela vaut-il pourtant le coup de se méfier ? Est-ce donc la preuve que dans quelques semaines, Devendra Banhart tombera le masque et déclarera fièrement dans une interview : "Ha ha ! Je vous ai bien eu avec mes albums de folk tire-larmes ! Mon vrai nom c'est O-zone !" ?
Ou alors.
Ou alors (mais c'est à nos risques et périls) on peut simplement écouter les disques, les présumer aussi sincères qu'ils donnent l'impression de l'être, et se laisser bercer par ces balades de loup au clair de lune. On peut se rappeler les heures passées à écouter en boucle Rejoicing the hands (on est foutu) et le plaisir ressenti. Et on peut aussi rigoler en imaginant le même journaliste, en 1961, nous mettant tout aussi salutairement en garde (ce type mérite une médaille) : "On se méfie de ces quatre garçons de Liverpool, avec leur coiffure grotesque".


Posté par yossarian à 18:14 - Commentaires [2] - Permalien [#]


Commentaires sur Cette homme est dangereux

  • Plus besoin

    plus besoin d'abonnement aux Inrocks, maintenant que l'on a Partistare

    Posté par stephguer, 12 janvier 2005 à 17:11 | | Répondre
  • Histoire drôle

    Mon cher Partistare, tout cela me fait cruellement penser à cette mésaventure qui m'est arrivé il y a quelques semaines... J'ai cru durant quelques heures - oh effarante naïveté ! oh destin taquin ! - avoir découvert Devendra Banhart.
    Oui. Moi tout seul.
    Suite à un clip pris en cours sur VH1, chaîne musicale du câble connue pour l'indigence de ses choix.
    La perle ! soudain un clip sorti des oubliettes d'un groupe inconnu au nom imprononçable : Devendra-quelquechose.
    J'ai noté fébrilement le nom.. J'ai écumé les kaza et Limewire, conscient de la responsabilité énorme : j'allais faire redécouvrir au monde (mais pas tout de suite, je prévoyais de le garder pour moi quelques jours encore) un de ces groupes des années 70 injustemennt passés à la trappe...
    ... la semaine suivante, Télérama faisait sa couv avec l'ami Devendra...

    Posté par pushkine, 13 janvier 2005 à 11:10 | | Répondre
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